De passage (Antoine Maine)

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Notes depuis là-bas - Avril 2013 (Partie 2)


- Les yeux fermés : bruits lointains (animaux, moteurs, discussions), bourdonnement des insectes et quelqu’un qui s’affaire dans la cuisine à l’étage au-dessous.
- Il faudrait inventer un mot pour exprimer au plus près ce silence qui n’est pas pour autant l’absence de bruits.
- Croisés en chemin : Mustafa le guide, Samira sa belle-sœur, Aziz le cuisinier aux yeux tristes, Rachid et sa mule, Mohamed, Ali.
- Une tranquillité apparente. Tout nous semble paisible. Harmonieux. Et pourtant dans la tête d’Ismaïl appuyé sur la rambarde qui borde la terrasse, avec devant lui la vallée magnifique, tapis de verdure au pied de la montagne dont certaines cimes sont encore enneigées, et pourtant dans la tête d’Ismaïl se baladent sans doute des pensées similaires aux nôtres. Aussi sombres. Y aura-t-il encore suffisamment de travail le mois prochain? Est-ce que la santé de la mère va bientôt s’améliorer? Et à la rentrée prochaine comment payer les études de l’enfant? Est-ce que Fatima continuera encore longtemps à l’ignorer? D’un pays à l’autre, d’une vallée à l’autre, dans chaque maison, à tout instant, les angoisses sont les mêmes que nous partageons tous. Angoisses des hommes. Est-ce là le socle de notre fraternité? Est-ce en cela que nous nous reconnaissons?
- J’ai posé la main à même le tronc des peupliers noirs qui habitent la vallée humide, les pieds dans l’eau. Ils ont pour voisins les saules aux tiges souples.
- Les noyers (3) : de son vol oscillatoire le pic épeiche passe d’arbre en arbre, tambourine contre les troncs, laisse une empreinte sonore gravée dans l’écorce.

- On dirait que la cigogne vole les mains ouvertes / Et ses doigts tendus comme pour saisir le ciel

- La vallée est cette immense cicatrice que la cigogne tente de raccommoder. A force de longs va-et-vient elle rapproche insensiblement les bords que nous pensions à jamais opposés.

- Je n’ai aperçu de ce moineau que son ombre / Légère posée sur les volutes de la rambarde

- Les noyers (4) : faire silence et écouter la voix caverneuse du noyer centenaire.
- Il existe un endroit précis où l’air froid descendu des sommets enneigés se mêle à la chaleur tapie dans la vallée baignée de soleil. La température y est idéale et cela n’a rien à voir avec une quelconque tiédeur.
- L’ombre de l’oiseau encore plus légère que l’oiseau lui-même.

- Tu sais je suis encore dans le pays d’ici / Mais demain je serai chez moi en nostalgie

- Les noyers (5) : admirer les branches puissantes de celui-ci. Belles comme des jambes de femme. Tendues. Ouvertes.
- Retour vers la ville. Quartier grisaille. Les bougainvillées dégueulent par dessus les palissades.
- Les martinets qui quadrillent le ciel d’ici sont oiseaux d’Afrique.

© Antoine Maine

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  • il y a 1 semaine
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Notes depuis là-bas - Avril 2013 (Partie 1)

- Paris. Orly. Vol AT749. Dans ma tête, j’entends Brel qui chante. Forcément.
- Tout mot laissé sans surveillance sera détruit immédiatement. Il ne sera fait aucune exception.
- Observation d’un troupeau d’avions au repos sur le tarmac.
- Depuis le hublot on comprend mieux ce qui se trame ici-bas : la lutte sans fin entre les courbes et les droites. La nature qui est tout en rondeurs : méandres du cours d’eau, collines, baies et rivages, lacs, étangs, massifs forestiers. Et face à elle, l’homme qui cherche à combler l’espace en traçant des lignes et qu’elles soient les plus directes possibles : routes, autoroutes et voies ferrées, canaux, champs et terrains, hangars, bâtiments industriels, quartiers périphériques. A de rares endroits, la ligne épouse la courbe naturelle et c’est un sentier qui suit les humeurs du relief ou encore un quartier ancien bâti autour d’une place ou le long d’une rivière avec des rues qui gardent en mémoire le tracé des sentiers dont elles sont la descendance.
- L’enfant me regarde écrire avec étonnement, une pointe d’admiration peut-être. Bien que cette activité me soit familière, je l’exerce le plus souvent au moyen d’un clavier d’ordinateur et pour lui voir la bille du stylo courir sur le papier et noircir la page est source d’émerveillement. Ainsi passent les générations.
- Vu du ciel, ce bout de campagne dans le Sud de l’Espagne semble constellé de petites taches déposées régulièrement comme une trame à gros points appliquée sur le sol, ce ne sont en fait que les plantations d’arbres fruitiers si nombreux dans cette région.
- La ville s’éveille. Les premiers martinets prennent place dans le ciel. Plongé dans l’eau de la piscine, je me sens accéder à une certaine forme d’élégance. Loin de la lourdeur terrestre.
- Croisés en chemin : Brahim Toyota, Daoud le chauffeur moustachu et son ami Reda, Ismaïl le frère d’Ali.
- Entendus dans la vallée : l’appel à la prière, l’âne qui brait, le coq, les moineaux et tous les oiseaux si nombreux, les enfants qui s’interpellent sur le chemin de l’école, le crépitement incessant des insectes, le grincement répétitif de la roue d’une brouette, un coq qui répond à celui cité plus haut, l’âne encore qui semble maintenant hors d’haleine, un camion qu’on entend venir de loin et qui bientôt annulera tous les autres sons.
- Il faut un certain temps pour déposer les vieux vêtements et endosser l’habit de paix assorti à ce paysage. Saurons-nous le porter convenablement?
- Au delà des premières collines, on aperçoit accrochées au sommet quelques plaques de neige qui résistent encore. Plus pour longtemps.
- Les noyers (1) : ce gris pâle presque du blanc à l’écorce de l’arbre, la couleur est d’autant plus présente que les feuilles ne sont pas encore là. Juste une promesse.
- La brouette qui repasse dans l’autre sens et qui grince toujours.
- Le vide s’installe dans lequel je me laisse glisser avec une certaine volupté. D’autant plus que j’en sais la durée éphémère.

- Combien de temps encore à se répéter si / J’avais le temps je ne serais pas l’homme que je suis

- Les noyers (2) : les troncs énormes, explosés, disloqués ; les jeunes feuilles, (juvéniles, ce mot leur va si bien), un peu de vert, un peu de rouille, quelque chose de frais et d’infiniment doux. Qui capte la lumière. Beaucoup de clarté qui disparaîtra bientôt quand le feuillage aura atteint sa maturité.
- J’avais oublié que loin des villes la lune éclairait tant. Sans doute y a-t-il plus de choses à voir dans cette nuit-là.
- Prendre le temps de suivre la trajectoire de la cigogne qui d’un bord à l’autre traverse le ciel en un long panoramique.

(A suivre)

© Antoine Maine

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  • il y a 2 semaines
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Distique 017

Je n’ai aperçu de ce moineau que son ombre

Légère posée sur les volutes de la rambarde

© Antoine Maine

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  • il y a 2 semaines
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Au milieu du pont


Je me suis avancé jusqu’au milieu
Du pont qui chevauche la nuit déjà
A l’autre bout c’est demain qui s’éveille
Avec des rues longues comme les fleuves de Chine
Des murailles d’ocre des îlots plantés
De peupliers frêles et dans le murmure
Desquels s’enroulent les enfants oubliés

Comme est soyeuse la course des noctules
Qui découpent la nuit en lambeaux de silence
Loin des carrefours où se forgent les destins

— Celui-ci gagnera les hautes rives
— Celui-ci endossera l’habit de peine
— Celui-ci aura les mains de l’aveugle
Douces douces aux épaules de la fiancée
— Celui-ci guettera la lueur des nues

Des méandres indolents nous parvient
Soudain la rumeur des amants de l’aube
Et c’est comme le ressac qu’on entendrait
Dans le lointain des vagues océanes
Qui sans fin s’en viendraient couvrir la plage

© Antoine Maine

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  • il y a 1 mois
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L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place.
Italo Calvino - Les Villes Invisibles (via lamemoiredesjours)
  • il y a 1 mois > lamemoiredesjours
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La course du fleuve

J’ai suivi la course du fleuve
Sans même un détour
Pas un regard en amont
Et ma peine au ventre du canot

Dans l’opulence des flots
Qui bercent la coque
Je cherche la paix
Comme font les ours
Loin de tout loin de nous
Au pied des combes sans nom

L’embarcation glisse
Dans l’ombre entêtante
Des sapins aux épaules voûtées
Qui tissent d’un bord à l’autre
Un ciel de nuit végétal

Des trouées de lumière
(Mille étoiles minuscules
Piquées dans la trame céleste)
Dessinent une ligne de fuite
À celui qui se souvient

Je me souviens

M’être dressé dans l’aube
À la lisière de ton corps

© Antoine Maine

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  • il y a 1 mois
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FREUX
Je sais bien qu’ils sont oiseaux du XIIe ou XIIIe siècle, mais je ne tiens pas à en savoir plus, afin d’en garder le mystère.
Jean-Claude Walter, Carnets du jour et de la nuit, p. 73 (via crissiant)
  • il y a 1 mois > crissiant
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les minuscules: J’ai la nostalgie du temps où je n’avais peur que des ogres, des cours...

magdaleen:

J’ai la nostalgie du temps où je n’avais peur que des ogres, des cours de natation, et des longues digitales mauves sur le bord des routes. L’enfance et ses grandes peurs franches et bariolées, dessinées à grands coups de pinceaux sur d’immenses feuilles blanches, punaisées sur les murs.

Avec…

  • il y a 1 mois > magdaleen
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Notes depuis le train n° 48510

- Train n° 48510. Départ 7h14. Quai n° 9
- A composter avant l’accès au train.
- J’aime ces départs dans l’aube.
- Le ciel hésite encore entre la nuit et la pluie.
- Au pied de la voie s’étirent les jardins ouvriers. Que sont les ouvriers devenus?
- Un premier corbeau traverse le ciel, ouvre la voie, d’autres suivront bientôt.
- L’horloge sur le quai indique 7h19. Je suis en train d’écrire. En train.
- Un pigeon ramier se glisse entre les bouleaux qui forment un rideau tiré sur l’horizon.
- Ta ta toum, ta ta toum, etc.
- La joue collée contre la vitre, le visage enfoui dans son épaisse chevelure encore tiède de sommeil, une jeune femme renoue avec ses rêves trop vite quittés.
- Les pavillons, regroupés en zones, déclinent sur leurs faces toutes les nuances de pastels sur lesquels les années sont venues rajouter un épais vernis de grisaille.
- Trois chevreuils en contrebas, sur fond de labour, ton sur ton, on ne les repère que grâce à leur cul blanc.
- Les longues feuilles lancéolées du maïs pâles comme de l’ivoire sur le sol si sombre. Des motifs sur un tapis.
- Décor : bâtiments industriels, parois métalliques, tôles, enseignes, entrepôts, parkings vides à cette heure-ci et plantés de lampadaires.
- Le choc à l’arrivée d’un train en sens inverse. La déflagration quand se déchire l’espace, me tire de ma torpeur, je reprends l’écriture.
- En l’absence de feuillage et dans ce peu de lumière (comme l’écrivait Jaccottet), les arbres qui défilent à la fenêtre forment un mur monochrome. De loin en loin le tronc blafard d’un bouleau ou la masse vert sombre d’un pin rompent la monotonie du paysage.
- L’écriture est rapide liée à la vitesse du train. Un feutre fin qui court le long des lignes. Arriverai-je à me relire?
- L’horizon est planté de quelques éoliennes qui inlassablement brassent du vent. Sentinelles clignotantes à la frontière du ciel.
- Quelques bandeaux de neige sale à l’abri des talus, vestiges des précipitations passées, soulignent les courbes du paysage.
- Je noircis du papier.
- Les enfants partent pour l’école, sacadossés.
- Littérature de gare : « Tirez au pied du signal », « Accès service », « Sortie », « C.1876 », « Danger », « Accès aux trains », « Attention à la hauteur de la marche ».
- Des mouettes sont de minuscules taches blanches sur une immense toile de terre brune.
- Les lignes électriques tendent à travers le ciel des portées infinies et sur lesquelles viennent se poser les tourterelles.
- Ta ta toum, ta ta toum, etc.
- La campagne semble déserte. Où sont les hommes et les femmes?
- La terre à cet endroit est plus jaune. À certains moments de la journée sous la lumière rasante du soleil, elle doit prendre une teinte orangée, mais je ne pourrais pas le vérifier, je ne suis que de passage.
- Sur cette zone de stockage en plein air, les lampadaires ressemblent à des insectes géants, un cou immense et deux gros yeux énormes globuleux comme d’une mante religieuse.
- Ici, le talus est piqué de taches jaunes, les premières jonquilles. Elles paraissent déplacées dans cette grisaille ferroviaire que je m’efforce à décrire, pourtant elles sont bel et bien là, ne m’en déplaise.
- Un instant cinq pigeons suivent le train, rapidement distancés par la machine, ils disparaissent. Peut-être reprendront-ils bientôt leur vol dans le rêve d’un autre voyageur.
- Un cimetière enraciné entre une bretelle d’autoroute, les ateliers d’une petite zone industrielle et la voie ferrée. Et l’on voudrait reposer en paix?
- Quand le train ralentit, on aperçoit à la pointe des branches des arbres les plus proches, les gros bourgeons duveteux, gorgés de sève, prêts à exploser et à tout recouvrir d’un beau vert juvénile. Cela durera quelques jours et puis le gris éteindra toute cette lumière et imposera à nouveau sa suprématie.
- La voie enjambe le fleuve. Lui aussi est appareillé : passerelles, quais de chargement, embarcadères, structures métalliques, entrepôts.
- Les lignes se croisent / les regards se croisent / nos vies se croisent. Tout le long de la voie, ce n’est qu’un continuel croisement d’humanités.
- Un avion nous survole à basse altitude, coupe notre trajectoire mais dans une autre strate, supérieure à la nôtre. Il va bientôt atterrir. Au hublot quelqu’un peut-être regarde ce train qui passe, guette le moment où se croiseront tous ces humains, toutes ces vies à grande vitesse.
- Les graffitis qui décorent les murailles et les hangars alignés le long de la voie nous avertissent de la proximité de la gare. Le voyage touche à sa fin.
- Terminus et point final.

© Antoine Maine

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  • il y a 1 mois
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C’est une porte


C’est une porte qui n’ouvre sur rien
Pas de rue où passent les gens
Pas de jardin à l’ombre des tilleuls
Pas de quai dans la gueulante des mouettes
Une porte où tu ne viendras plus frapper
Et ton cœur qui battait (toctoc toctoc)
Une porte que je ne tirerai plus à moi
Et ton corps qui basculait (vite vite) dans le dedans
Une porte que je ne refermerai plus
Sur ces deux ventres noués dans la peau de la nuit
Et puis (chut chut)

Une porte que le temps a figé
Dans la rouille des souvenirs
Une porte bouffée par la vermine
Vois nos lendemains ensevelis sous la poussière
Une porte à jamais condamnée
Une porte comme un silence
Une porte comme un mur

Celui qui passe et qui se tait
Qui suit des yeux la haute ronde des martinets
Entendra peut-être (écoutez)
À travers la brique et le parpaing
À travers le sable et le ciment (écoutez)
Comme les soupirs du vent quand il se glisse
Entre les branches du peuplier

© Antoine Maine

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  • il y a 2 mois
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